Au-delà du principe de réalité

François Michaux

 

Pour ceux dont la fréquentation du travail d’Isabelle Lévénez est ancienne, et pour en informer quelque peu les autres, une idée très simple semble venir tout naturellement à l’esprit : le corps qu’elle met si souvent en scène – encore que l’expression laisse entendre plus qu’une « façon de parler » – n’a qu’une présence fugitive, impersonnelle, inadéquate même, car ce que l’artiste semble viser se situe toujours au-delà ou en deçà, ailleurs en tout cas.

 

Pourtant, ce corps est toujours là et, tout comme le nôtre (celui dont nous éprouvons la fermeté, l’étanchéité, voire la porosité), celui qui apparaît à l’écran a sa pleine consistance. L’incarnation qu’il implique n’est pas amoindrie par la vidéo ou la photographie ; au contraire, ce corps peut sembler très présent, rendu trop humain par le grossissement de l’objectif. Dans le dessin, qui accompagne immanquablement les images obtenues par reproduction mécanique ou électronique, c’est plutôt une allusion de corps, des silhouettes que l’on entrevoit : ce qui reste après certaines opérations aussi essentielles que l’absorption, la mastication, la vue, la pénétration, la parole. La bouche, l’œil, la main, les membres, rarement d’autres organes s’y associent de diverses manières, mais d’aucune qui ne soit réelle – réaliste en quelque sorte. Ainsi, celui qui les observe attentivement peut prendre conscience de ce paradoxe : entre le monde de l’image « réelle » (vidéo ou photo), celui du dessin et cet autre, dont nous n’avons pas encore parlé et qui est pourtant si présent – celui de l’écriture –, de nombreux échanges s’opèrent, de l’ordre du signe et de la connotation de l’un par l’autre ; pourtant, ils ne paraissent pas véritablement connectés entre eux. Il demeure une limite, une frontière par où, certainement, quelque chose peut passer mais qui ne se situe jamais complètement dans l’ordre du visible.

Depuis bientôt quatre ans, l’artiste revient sur des images antérieures, mêlées aux nouvelles, chaque étape de ce processus entraînant des écarts – suppressions, effacements, ou bien assimilation et transformation. La poussière dansant dans un rai de lumière verte provient du souvenir très précis qu’elle garde d’une peinture de Vilhelm Hammershøï (1864-1916) et du sous-titre que ce dernier a donné à l’œuvre : Rayon de soleil, Poussière dansant dans un rai de lumière (1900, musée d’Ordrupgaard, Copenhague). L’imprégnation progressive d’éléments perçus, visuels ou non, fait intimement partie du processus de travail. Une fois restituée, la continuité de cet échange disparaît, n’en laissant que les traces – comme un rayon de lumière matérialise la poussière, alors que celle-ci, pour nous, n’existait pas avant et n’existera plus après. Elle écrit : «  Se situer à la limite de l'image, à l'endroit d'un manque dans lequel chacun peut projeter du réel. » et aussi : « Elle filme pour dire qu'elle est là et ailleurs à la fois. » et, enfin, disant je cette fois : « J'efface un lieu pour en créer un autre pour tout recommencer. Je brouille les pistes ».

Ce texte n’est pas une introduction, il serait plutôt une postface, l’esquisse d’une description de plusieurs années de travail et d’expériences qui menèrent Isabelle Lévénez à prendre de plus en plus en compte l’espace – l’espace réel, celui dans lequel vous pénétrez. De ces tentatives qui la font marcher souvent dans les pas de Bruce Nauman (Mapping the studio, entre autres), l’exposition du centre d’art de Pontmain, « Visions », en 2008, fut l’une des plus radicales : ceux qui ont eu la chance de l’expérimenter se souviennent d’une quasi-annulation de la pesanteur, d’une pénétration dans le bleu – d’une compénétration devrait-on dire plutôt, de la lumière avec le corps, au point que les frontières s’estompaient réellement et que l’image vidéo n’était que le vestige sensible du fait qu’il y eut un corps, un instant plus tôt.

 

Recettes d’IL :

Pour être au centre du monde et rester caché des autres

Immobilisez vous au cœur d’un paysage

Attendez le silence de l’image pour paralyser la fuite de votre corps

Puis plongez en vous-même

 

Intérieur vu de dos

Par Anne Kerner

 

Eloge de la lenteur

« Je désire que le spectateur me suive là où je l’emmène. Pour aller ailleurs », dit Isabelle Lévénez. Passages. Depuis plus de 15 ans, l’artiste désire le corps. Le sien et celui des autres. Et ne sait que cela. Grâce au texte, au dessin, à la peinture, à la photographie et à la vidéo. Elle le morcelle comme Rodin, le caresse comme Delatour, le dépouille comme Michaux. L’artiste qui a grandi avec l’expression familière « être sage comme une image » n’en peut plus de la questionner, de l’interroger. Et elle l’aime et la malmène jusqu’à l’épuisement. Avec une sensualité féminine exacerbée, un trouble extrême, une tension forte. Parfois insoutenable. À partir d’un frôlement du corps, d’un glissement de chair, d’un geste, qui ose, d’un frémissement qui se répète, d’un râle qui se prolonge, d’un soupir qui n’arrête pas de soupirer, l’artiste plonge dans l’intime. Dans l’espace incertain où les sens s’affolent et la voix crie. Ses œuvres, filmées la nuit en infra rouge, apparaissent comme des épreuves de vérité. Nourrie d’une si merveilleuse et si douce lenteur, dans des moments de grâce et d’effacement, Isabelle Lévénez exacerbe et brouille les sens. Pour un questionnement implacable.  Innommable. « En crevant la peau des choses » (Henri Michaux pour montrer comment les choses se font choses et le monde monde (Maurice Merleau-Ponty).

        

Éloge de l’effacement

« Pour la première fois, je ne suis plus dans l’image. C’est comme si j’étais présente sans être là », dit Isabelle Lévénez. Peut-être pire encore que les détails du corps qui émaillent son œuvre depuis ses débuts, dans « Intérieur vu de dos », l’artiste va encore plus loin. Elle pousse et repousse les limites de la sensation et de la connaissance. S’efface la présence. S’efface le corps. S’efface le repère quel qu'il soit et malgré tout ! Arrêt sur image ! « Cristallisation » à la Deleuze. Et voici cette absence qui appelle toutes les présences, tous les vertiges, toutes les pulsions, tous les fantasmes, tous les tabous. Pour encore mieux oser la liberté et l’imaginaire, affronter l’indicible. L’être et son multiple. Avec l’effacement du corps mise cette fois totalement à distance. Le spectateur subit l’épreuve du hors champ, de l’écart. Et la mise en abîme du corps devient appréhension du vide. Restent l’ombre et la lumière si chère à Isabelle Lévénez. Avec un diptyque de vidéos constitué par la seule la présence d’une chaise et de l’autre une série de phrases que lui ont inspirées les peintures d’Hammershoi, des dessins de chaises et ses tableaux d’écriture rouge. Ici, le fil du rasoir se resserre encore. Pour une danse encore plus vacillante et subtile. « IL s’efface dans l’image », « IL traverse l’espace en silence », « IL éprouve la trace d’un passage», « IL regarde la lumière éclabousser l’image », « IL est suspendu dans le silence du vide »…. IL pour Isabelle Lévénez brille d’autant plus que le corps est absent. « Il est évoqué mais sans aucune présence physique. La femme des tableaux d’Hammershoi va exister par notre présence à nous en tant que femmes. Mais pas à l’image », explique l’artiste. Isabelle Lévénez ? Proche de cet « insaisissable dans l’immanence » gravée sur la tombe de Paul Klee ? 

 

Éloge du geste

Une fois de plus, dans les dessins réalisés pour l’exposition, l’artiste « apporte son corps » comme disait Valéry. « J’ai récupéré des photos sur internet en tapant « intérieurs vides » et d’autres phrases en rapport avec Hammershoi. Ce sont des impressions coloriées avec de la craie ». Dans l’obscurité, dans l’ombre, apparaît une lumière, et toujours ce vide qui attire le spectateur et l’entraîne, l’enveloppe « au plus profond de l’image ». Isabelle Lévénez « écrit » le dessin. Les traits hâtifs ou l’écriture compulsive se succèdent et alternent comme s’ils ne pouvaient supporter leur accomplissement. Comme dans ses vidéos, elle refuse que l’image s’impose au regard comme définitif. Pétri de culture picturale, de poésie, de philosophie, le travail de l’artiste apparaît unique parce que « faisant signe » en dépit, ou à cause, de ses moyens dits rudimentaires. Comme Cy Twombly, elle demeure virtuose dans ses apparentes hésitations. Ductus de la main gauche, griffonnage, maladresse, dessins et écriture vaporeuse, coulures rouge sang qui ne parlent que du corps et de son désir. Et toujours ces phrases évocatrices dans un besoin de dire, d’expliquer. Sous ses dessins, répétées en boucle sonore comme des litanies dans ses vidéos, écrites en néon sur le mur. Partout, restent les murmures d’une paresse donc « une élégance extrême, dit Roland Barthes, comme si de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse ». « J’ai besoin de faire une image et me la réapproprier, dit encore Isabelle Lévénez. C’est pour cela que j’ai du mal à ne pas mettre de texte sous l’image, comme si le spectateur n’allait pas comprendre. Pour moi le mot a toujours un sens. Il faut chercher ce qu’il cache. J’ai toujours besoin de questionner et de tenter de trouver des réponses ». En parcourant l’œuvre de la jeune femme des yeux et des lèvres, sous l’apparente simplicité, la profondeur du mystère : l’enfance et l’éternité.

 

 

Texte Philippe Piguet

 

Dire de l’œuvre de Isabelle Lévénez qu’elle procède d’une dialectique de l’intimité et du face à face, c’est souligner la part altruiste qui la fonde.

Le thème de l’Autre, chez elle tout à la fois sujet et objet d’une réflexion sur le mythe de l’androgyne, y est le vecteur récurrent d’une démarche engagée par l’artiste tant sur un plan esthétique que sur un plan thérapeutique.

Les expériences conduites par elle sur celui-ci  servent à l’élaboration des travaux réalisés sur celui-là non seulement dans sa motivation première d’atteindre l’Autre mais jusque dans le traitement matériel des moyens techniques mis en œuvre pour y réussir. « J’interroge le corps comme espace à découvrir » note Isabelle Lévénez dans une déclaration de principe, le plaçant au centre d’une sorte de géométrie existentielle, entre vie et survie.

 

Cette façon d’échange vital qui vise à la révélation de l’un par l’autre s’informe notamment dans toute une production de dessins d’une grande force d’expression, à l’instar de ceux qui ont été réunis ici. Leurs formes stéréotypées, mêlant sans distinction le féminin et le masculin, sont empruntées à des manuels de secourisme qu’Isabelle Lévénez se contente de reproduire en les rechargeant d’un souffle coloré. La technique de l’aquarelle à laquelle elle recourt lui permet toutes sortes de jeux de diffusion, de circulation et d’osmose entre les figures reprises, semblables à ceux qui règlent par ailleurs les installations vidéos et sonores qui constituent l’expression en volume du travail de l’artiste.

 

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